Il me reste cinq jours en Nouvelle Zélande, et tout est minuté. J'ai réservé tous mes trajets en bus, toutes mes auberges de jeunesse, je veux surtout pas en perdre une miette. Si je loupe le moindre petit avion ou le moindre petit bus, le reste de mon programme tombe complètement à l'eau. Et comme dans toute aventure qui se respecte, évidemment, il y aura du contre temps. Mon vol est censé me poser à l'aéroport de Rotorua vers 13h, d'où, une heure et demi après, je prendrai un bus pour Whakatane, dans l'optique d'aller, le lendemain, visiter le White Island, un volcan en pleine activité au beau milieu de la mer. Je vole avec Qantas Airlines, que je me suis jurée de boycotter à l'avenir. Dans l'avion, je dors comme un bébé. Une voix me réveille qui dit en substance que nous arrivons à Auckland. Je demande à mon voisin si je me suis gourée d'avion, il me dit que non, que l'avion a eu un problème et qu'il ne peut atterrir que là bas. J'ai peine à comprendre le rapport de cause à conséquence (parce qu'Auckland est plus loin de l'endroit de départ que Rotorua, mais c'est pas l'important. Pour vous donner une idée de la distance: Paris-Strasbourg. Voila. Du bonheur. J'explique mon problème, je réclame à corps et à cris que Qantas me jette dans un avion pour Rotorua ou Whakatane, mais on me dit, en enlevant les mots inutiles, d'aller me faire foutre. Le mec du guichet me donne une petite carte avec une adresse (même pas un numero de telephone) pour si je veux me plaindre. Je lui crie, excédée, que je veux pas me plaindre, (gros con)! Je veux une solution! Je dis que si Qantas a suffisamment de thune pour payer un mec comme lui à se faire engueuler toute la journée par des clients pas contents, la compagnie doit avoir la thune de m'envoyer à l'heure à destination. Entre temps, j'ai aussi appris pourquoi on n'a pas atterri a Rotorua: l'appareil avait un problème, une pièce defectueuse, et s'il avait atteri à Rotorua, "c'était trop compliqué" ( = ça leur aurait coûté trop cher) de faire venir la pièce d'Auckland, alors hop! on dépense juste un peu plus de kérosène, mais le service vendu aux voyageurs, bézette! La solution que me propose le préposé à l'engueulade, c'est un bus, affrété généreusement par la compagnie, qui nous déposera à Rotorua six heures plus tard, le ventre vide et le dos cassé. Donc entre temps évidemment j'ai loupé mon bus pour Whakatané et je peux dire adieu à la White Island. Bande de fils de pute de compagnies aériennes. Quand nous on a un minuscule supplément bagage, on casque, un chouilla de retard, on perd le billet d'avion etc. Quand la compagnie décide d'atterrir ailleurs pour une raison x ou y et donc n'honore pas le contrat de départ, ne nous vend pas, finalement, le produit qu'on a acheté, elle affrète un bus dans lequel elle nous parque comme des animaux. Je leur foutrais bien un M16 sur la temps à tous ces enculés de gros patrons de merde, si j'avais un M16 et si je savais à qui je m'adresse.
Forte de tous ces sentiments sains et constructifs, je vais voir, les crocs à l'air et les yeux revolvers une employée Qantas à l'aéroport de Rotorua, le dos cassé par le bus, je lui raconte mon histoire avec dans la voix des trémolos de colère, je lui montre mes justificatifs de réservation (bus pour whakatané, auberge et visite du volcan le lendemain matin), et je lui dis en serrant les dents qu'on va entendre parler de moi, que j'ai pas l'air parce que j'ai pris une année sabatique, mais que je suis avocate à l'international, spécialisée dans les affaires entre les entreprises et les particuliers, que je connais du monde, et que si je foire la fin de mes vacances (je dis bien vacances) en Nouvelle Zélande à cause de Qantas, ils vont entendre parler de moi. Je sais exactement comment ça se monte, une association de consommateurs, et je sais exactement comment ça se gagne un procès. However, je reprends plus calmement, si vous trouvez un moyen pour me déposer ce soir à Whakatané, j'oublierai ce malheureux incident et vous direz à vos dirigeants qu'ils ont simplement perdu une cliente, "frequent flyer", en plus. C'est fou comme ce genre de coup de bluff fonctionne. Et je remercie le ciel de m'avoir donné un visage sans âge, et je remercie le Bateau Ivre de m'avoir donné un certain talent d'actrice (ah je suis désolée monsieur ça va pas être possible, j'allais fermer, dit-elle au "marginal" alors qu'il est 21h29 et que tout le monde pleure au comptoir parce que c'est encore l'happy hour). Un minibus nous emmène donc, moi et un couple de Néozélandais, jusqu'à l'aéroport de Whakatané. Ils me trouvent bien jeune, eux, pour une avocate. Ils sont morts de rire d'apprendre le mensonge, et le chauffeur du minibus aussi, tu penses, grâce à moi il a gagné une course de nuit de deux heures aller/retour. Pour la peine, le gentil couple, de l'âge de Papa et Maman, me propose de m'aider à chercher mon auberge de jeunesse, dans leur bagnole et tout et tout. Ils disent que si je la trouve pas je peux dormir chez eux, et bing à ce moment là on tombe dessus! Pauline, la patronne, me souhaite la bienvenue, et me dit que comme je suis sa première cliente hostelworld.com, elle me loue une chambre individuelle avec lit double et tout pour le même prix que le lit du dortoir que j'avais réservé. Mes mercis ne savent plus où donner de la tête, vraiment c'est un pays génial. Et encore une fois ma théorie est confirmée: c'est toujours dans les moments de galère qu'il arrive les meilleures choses, ou j'ai vraiment trop de bol.
La visite de l'île est un grand moment. De la vapeur d'eau s'échappe de partout, et on porte des casques et des masques comme dans les films parce que ça pue le souffre. On marche, on prend des photos, le sol est de toutes les couleurs, le guide a les yeux bleux, le cratère est immense et plein d'une eau couleur de jade, au ph plus acide que le coca. Le sol est chaud. L'eau qui s'écoule partout est chaude. A la dernière grosse éruption, en 2001, je crois, trois jours après encore tu pouvais casser une roche de la taille d'un ballon de foot en deux avec tes mains et avoir l'impression d'ouvrir un michoko géant... du caramel mou dans le basalte! Plein de petits cratères portent le nom de gens qui sont venus s'y suicider ou qui y sont morts sans le faire exprès. Une autre planète. Ouais, ou un satellite, j'ai marché sur la lune! Et la mer qui se déchaîne autour. Je suis aux anges, c'est un peu principalement pour ça que je suis revenue si tôt dans l'île du nord, eh bien je ne suis pas déçue. Ayé, je l'ai, ma symphonie des éléments! Au retour, le bateau s'arrête quelques minutes devant un bout d'île où les phoques se font dorer la pilule au soleil, la belle vie! De retour sur la terre ferme, je me balade un peu dans Whakatané. Là dans une librairie, je trouve des bouquins de Pratchett pour enfants (en anglais bien sûr), je me dis que ça doit valoir le coup. Je rentre à l'auberge et me pose dans un canapé pour entamer les "Wee Free Men", j'accroche direct! Du bon bouquin comme j'aime, et tellement drôle! Une vraie journée réussie. On est 4 dans l'auberge, avec moi deux Maoris (dont un top canon) et un Allemand. Sympas, vraiment! Je décide que ma bouffe pèse trop lourd dans mon sac, allez hop, je nous fait des pâtes pour quatre, et puis on discute jusqu'à dix ou onze heures, et là, super envie de continuer mon bouquin, je dis que je vais me coucher. En quelques minutes je suis sous la couette, mon bouquin entre les mains, la machine est lancée, et là "toc toc". Je pose le bouquin, je vais ouvrir la porte, oh! Le Maori qu'a des yeux à faire sauter les braguettes! "Dis, yaurait moyen qu'on passe la nuit tous les deux, dis?" Mon sang ne fait qu'un tour: "heu... non, désolée". J'ai même pas cherché à mentir, à m'inventer un copain, à m'inventer des ragnagna, à m'inventer un mal de crâne... "Mais t'es très jolie..." "Ouais, enfin toi aussi t'es très joli, mais là en fait, non, j'ai envie d'être tranquille. Je suis vraiment désolée, une autre fois peut-être", dit-elle en sachant pertinemment qu'elle s'en va demain. On s'excuse, on est désolés, je ferme la porte derrière moi, me remets dans mon lit et me replonge dans mon bouquin. . . Vingt secondes plus tard, je pose méthodiquement mon bouquin, contemple le plafond et me demande "attends, là, qu'est-ce qui vient de se passer?" Alors on récapitule. Le Maori canon, moi dans mon pyjama bleu, mon bonnet bleu sur la tête, un grand lit double, un anonymat complet. Pourquoi là maintenant je suis pas en train de le déshabiller avec fougue? Pourquoi là maintenant j'ai pas sa langue dans le gosier ou ailleurs? Les conclusions sont évidentes. Quand je lis un bouquin de Terry Pratchett, même si tu m'amènes Brad Pitt sur un plateau d'argent, tu me déranges. Compris? Bon, il y a sans doute aussi un certain ras-le-bol de ma part de ce genre de plan fesse et jambes en l'air sans lendemain, sans vraiment de tendresse, sans sentiment, oui, clairement. Mais pour cette nuit là j'étais déjà prise, j'étais avec Terry.
