Mais je garde ces informations en or de Birmanie pour un autre projet. D'une part, je passe mon temps a me documenter pour en savoir plus et pour essayer de recouper les rumeurs que j'ai entendues avec d'autrs sources. D'autre part, en journalisme, le plagiat est monnaie courante, et en plus je ne suis pas journaliste alors j'ai probablement encore moins de moyens de defense que ces vendus aux grands groupes industriels (svp, ca vous prendra deux heures maxi, lisez Les Nouveaux Chiens De Garde de M. Serge Halimi).
Bref, tout ca pour dire qe je reste a Rangoon, na! Et j'y vivotte. Je vais diner plusieurs fois dans un cafe ou les serveuses sont aux petits soins et ou l'on peut regarder le foot anglais. Je sympathise avec elles, qui font partie des 90% qui preferent dire que oui, il fait bon vivre en Birmanie. Mais elles sont gentilles et l'une d'entre elles me demande tout de meme mon email, j'ai bon espoir de parler avec elle pour de vrai un jour, meme par emails et dans un anglais approximatif. Un jour je me balade dans le quartier du cinema, et une femme assise sur une chaise en plastique me dit bonjour, je repond a son bonjour, instantanement on se met a discuter, je m'asseois avec elle. Elle s'appelle Chochowe. Je nous offre a boire (elle n'a rien demande), on fait connaissance, elle voit mes jambes maculees d'enormes boutons de moustiques et court me chercher une creme contre les demangeaisons, qu'elle aura sans doute payee bien plus cher que nos jus d'orange, et m'aide a la passer sur mes jambes. Je suis un peu genee mais elle ne veut pas que je la lui rembourse, et elle tient a bien etaler la creme elle meme, comme ca en plein milieu de la rue. Cette creme s'averera etre un remede de cheval a la cortisone, mais ca marche du tonnerre. Je ne sais pas quoi faire pour la remercier, alors je lui demande si elle aime la musique. Elle dit oui. alors je sors mon Ipod, et pendant presque une heure, je lui fais ecouter plein de trucs differents, en finissant evidemment par Pink Floyd, qu'elle n'avait jamais entendu et qu'elle aiime beaucoup. On se quitte comme ca, sans echanger nos adresses ni rien, c'etait une belle rencontre.
Je devore Burmese Days de George Orwell. Une plaisanterie circule, il aurait ecrit deux autres bouquins sur la Birmanie: La ferme des animaux et 1984. C'est une plaisanterie qui n'est heureusement qu'a moitie vraie. Les regimes politiques decrits sont tres approchants, mais le peuple birman n'est pas le peuple de 1984. Les citoyens du Myanmar ne sont pas lobotomises. Ils vivent dans la peur, mais ils ne croient pas que leur regime politique est bon. Ceux qui disent qu'ils aiment leur gouvernement ont trop peur pour dire ce qu'ils pensent vraiment (et c'est ma faute s'ils mentent, je n'avais qu'a pas poser la question) ou bien sont complices du pouvoir mais meme la je pense qu'ils sont conscients d'etre "les mechants". Ceux que j'ai rencontres n'ont clairement pas la conscience tranquille. Pour faire une comparaison hative, c'est l'inverse des Chinois. La plupart des Chinois que j'ai rencontres (et mes amis francais de Pekin me donnent les memes echos) parlent de Mao comme leur leader, de facon quasi religieuse, et il serait impensable de tenter de poser des questions rationnelles a ce sujet. Je suis persuadee que cette difference enorme est due au fait que d'une part beaucoup de Chinois profitent de l'essor economique de leur pays (ce n'est pas le cas en Birmanie), et que d'autre part, les Chinois ont ete berces dans les slogans d'un peuple elu, dans un pays cense etre le centre du monde, dans une langue supposee etre la plus raffinee d'Asie, etc etc. Je ne crois pas qu'on ait chante aux Birmans de tels bobards. On s'est contente de les tuer, de les menacer et de les baillonner, mais sans leur poser d'oeilleres.
Un soir, en rentrant a pied du cafe que j'aime bien, je croise une famille couchee dans la rue, sous une arcade. Ils ne dorment pas encore mais sont sous des couvertures. Ils disent bonjour avec un sourire franc et entier. Je suis avec une francaise, nous passons en nous demandant si vraiment, on a bien vu ce qu'on vient de voir. Le soir du trente avril, Bianca me traine hors du centre ville pour qu'on aille faire la fete avec des expats qu'elle a rencontres par Hopitality Club. Nous domirons chez son ami Andreas, un Suisse accueillant comme savent l'etre les Suisses (non Cath, je n'ai pas couche avec). Quand nous arrivons chez lui, nous allumons la tele pour voir Chelsea battre Liverpool. Quand nous eteignons la tele, quelque chose se passe en moi. Je ne sais pas ce que c'est mais c'est comme si d'un seul coup j'etais guerie d'un mal que j'avais ignore. Le canape est confortable mais tout de meme pas a ce point. C'est alors que je me rendis compte que chez Andreas, il n'y a pas de bruit. Et en fait, je n'avais pas entendu le silence depuis mon arrivee a Rangoon, pas une seule fois. A toutes les heures du jour et de la nuit, un tapage incessant. Mais le bruit ne m'empeche pas de dormir, alors comme je n'en avais pas souffert, je ne m'en etais pas rendue compte. Quand j'etais petite, j'ai tres vite considere que dormir etait une perte de temps, alors la sieste, c'etait pas pour moi. Mais quand ma Maman passait l'aspirateur, je me coulais dans un gros fauteuil et je roupillais jusqu'a ce qu'elle arrete. Mere persecutee, ma Maman etait obligee de sortir l'aspirateur si elle voulait avoir la paix. De meme, je ne dors jamais aussi bien que chez mes parents, parce qu'ou que je sois dans la maison, j'entends comme si j'etais a cote de lui les ronflements de mon pere qui font trembler les murs et tomber des ardoises, et ca a quelque chose d'extremement rassurant. Bref. Chez Andreas, c'est calme. Quand le lendemain je me retrouve dans le centre ville, je fais dans mon esprit un genre d'inventaire des bruits. Principalement les voitures, dont vous savez deja qu'elles sont loin d'etre modernes, mais aussi les cris des vendeurs de rue, les klaxons, la musique dans la rue, le muezzin en haut de son minaret, les groupes electrogenes (pour des raisons economiques, les gens alternent entre l'electricite publique (qui coute cher) et privee). Le probleme, c'est que le groupe electrogene, il fonctionne aussi la nuit, sans cesse. Et regulierement, des gens crient dans la rue. Une nuit, avec mon pote Tim (non, Cath, je n'ai pas couche avec), on entend meme des coups de feu au loin...
Je lis quelque part que le gouvernement perd probablement de l'argent sur les cartes postales tant les timbres ne sont pas chers. Alors j'en achete dix. En me disant que je trouverai bien suffisamment de destinataires. Je me pose sur l'espece de terrasse abritee, je me sers de mon couteau suisse pour ne pas que les cartes postales s'envolent, mais il a peine a les retenir. Aujourd'hui, plein de magasins et de restaurants etaient fermes, on m'a parle d'un typhon qui approchait, certains disaient que ce serait juste une grosse tempete. Moi, je me regale, je n'ai aucune conscience de l'ampleur que tout cela prendra, alors j'ecris invariablement sur quasiment toutes les cartes postales l'humeur du moment: c'est bon, un vent violent comme en Bretagne, et c'est bon, de grosses gouttes de pluie fraiche qui fouettent mon visage! Idee de genie: je descends mes 110 marches pour courir au Cyber cafe du coin et demander a tout le monde de m'envoyer leurs adresses fixes. Seuls deux pote ont repondu a temps. Je rentre a l'auberge, qui se trouve a 10 metres du cafe, je suis trempee comme si j'avais pique une tete dans la mer. Une demi heure plus tard, Rangoon est coupe du monde, et le cyclone Nargis devaste tout sur son passage. Et completement a cote de la plaque, je continue de m'esclaffer par ecrit: "aaah! enfin un peu d'air!".
