J'étais tellement à fond dans mes Terry Pratchett que je ne me suis même pas rendue compte que mes quatre derniers jours en Nouvelle Zélande ont été assez décevants. Rien ne pouvait entamer ma
bonne humeur! Au fait, Soeur Catherine (dont j'ai cru un instant qu'elle se johnjohnisait) m'a fait remarquer que mon dernier texte était "un peu hard". Bon elle n'a pas tort du tout. J'imagine
Maman avoir ce petit mouement (l'erreur est voulue, pour une fois) de la bouche, du haut vers le bas très vite, sans qu'elle s'en rende compte, à chaque fois qu'elle hésite ou qu'elle est un peu
gênée, et j'entends déjà Papa se plaindre, blasé, "aaaah, pourquoi tant de vulgarité?!" (merci Cath pour la citation). C'est vrai qu'il y a beaucoup de vilains mots, et je demande pardon aux
oreilles que j'ai écorchées, j'espère très sincèrement qu'elles s'en sont remises. Je constate d'ailleurs que tout le monde est fâché après mes écarts langagiers: aucun commentaire, pour
l'instant, au pied de ce texte-là! Ceci étant dit, je ne changerai rien à ce dernier texte, parce que ces mots sont exactement ceux que j'avais dans la tête à ce moment de mon voyage, et que
"bande d'enculés" traduit bien mieux que "bandes d'escrocs, petits sacripans" la haine intense (et légitime) que je ressentais. Après avoir fait mon raisonnement du pourquoi et du comment cette
situation était injuste, ne me restaient plus que les mots pour me défouler, parce que je me sentais complètement impuissante. Que celui qui n'a jamais insulté des sacs à merde ou des connards me
jette la première pierre (même ma mère, une sainte femme, a un jour fait un splendide doigt d'honneur à un automobiliste, avec l'annulaire, certes, mais c'est l'intention qui compte).
Je quitte Whakatané pour aller à Taupo, le berceau mondial des sports extrêmes. Et là, allez, je me dis que je vais faire un saut en parachute, 12000 pieds, de la chute libre. Evidemment,
beaucoup d'adeptes des sports extrêmes en pantalon baggy (qui méritent toute notre attention) m'ont dit: "ce sera la meilleure chose que tu auras jamais faite de ta Vie!". Et pourtant, j'ai quand
même envie de le faire. Je m'inscris pour le lendemain matin, parce que l'après-midi, je m'en vais en bus pour Auckland. En attendant, je décide de visiter Taupo. Taupo est une ville unique en
son genre, du moins à ce que j'ai vu. Elle fait très zone-commerciale-et-industrielle-autour-de-laquelle-se-sont-bâties-des-maisons. Les maisons sont toutes identiques, un rez-de-chaussée, un
étage ou deux grand maximum, peut être un ou deux immeubles de quatre étages, et puis c'est tout. Les toits en fausses tuiles oranges, les rues parfaitement perpendiculaires, toutes aux mêmes
dimensions. J'allais écrire "une vie nocturne quasiment inexistante", mais il en va de même pour la vie diurne, j'ai trouvé. Le Lonely Planet, que je n'avais pas encensé depuis longtemps, a tout
faux sur Taupo. Des prix des sauts en parachute jusqu'aux noms et emplacements des restaurants. Des restaurants qui n'existent pas. Et apparemment qui n'ont jamais existé. Finalement, je trouve
un restau pas cher qui fait de la soupe de fruits de mer, apparemment c'est la spécialté de la ville, je ne suis pas déçue! Du bonheur! Et puis Taupo, je dois admettre, c'est des paysages
époustouflants, j'ai hâte de les voir du ciel! Je rentre à l'auberge et je vais pour me coucher, et là, dans mon dortoir, huit irlandaises qui boivent et qui parlent (hurlent). Je sors fumer une
clope, en essayant de trouver une façon gentille de leur dire que j'irais bien me coucher, et là débarquent plusieurs français, un pur hasard. Personne ne connaît personne, mais on est tous
français! Et vraiment, que des gens sympas. Je suis bluffée. Là, à ce moment précis, je me sens mieux avec les voyageurs français qu'avec les voyageurs irlandais. Le monde est plein de surprises,
mais je profite de ce moment. Je garde un souvenir ému du petit Marc (enfin je dis petit, mais je sais même pas son âge) qui a pris son courage à deux mains pour aller bosser en Chine. Un type
intéressant! Non, Cath... et arrête de poser la question.
Le lendemain, mon saut en parachute est annulé à cause du temps. C'est pas grave, j'ai mes Terry Pratchett. Et puis si c'est "la meilleure chose que je ferai de toute ma vie", c'est aussi bien de
ne pas la faire trop tôt, pas vrai? Je grimpe donc dans le bus pour Auckland. Arrivée là-bas, un mec venu chercher deux de ses amis me propose de me déposer à l'auberge. Un taxi gratuit, des gens
gentils, on parle rugby, ils me menacent de me jeter hors de la voiture si je mentionne encore une seule fois la demi-finale 1999, je les rassure: "je ferai moins la maligne en Argentine". Je
remercie mon conducteur et ce pays tout entier, ça fait quand même pas mal de gens prêts à rendre service, si on comptabilise tous ces petits moments-là. Me voilà donc dans la grande ville. Dans
ma chambre, deux danoises vraiment sympa, mais vraiment que j'ai du mal à comprendre. Elles sont là pour deux semaines, leurs sacs sont plus gros que les miens. Elles ont cinq paires de pompes
chacune (dont deux "pour sortir le soir"). Elles ont prévu d'aller à Los Angeles après "pour voir les stars", connaissent déjà, grâce à la presse people qu'elles épluchent, les endroits où
ils/elles sortent, et l'une d'entre elles a même emporté un T-shirt pour l'occasion, avec écrit dessus "I'm single if you're rich". Je dis ah bon? avec un sourire forcé, et je mets mon pyjama et
ouvre mon Terry Pratchett.
Le lendemain je décide d'aller faire ce que je fais à chaque fois: marcher dans la ville, partout, dans tous les sens, loin. Très vite, je comprends qu'Auckland n'est pas fait pour moi. Vous
voyez la rue du Cardinal Lemoine? La côte de Beaumont en auge? Ben Auckland c'est comme ça partout. Tu fais pas cent mètres sans avoir à gravir une montagne. Pour le reste, du cosmopolite posh,
des talons aiguilles, des costumes trois pièces, des cheveux babylissés, et Starbucks est sans doute le "salon de thé" (oui, je vous rappelle que c'est ma nouvelle drogue) le moins cher. Je
décide de m'éloigner du centre ville au petit bonheur la chance, je tombe sur... rien. Enfin rien à signaler. C'est une grosse déception. Je suis très déçue, parce que j'accorde énormémént
d'importance aux noms des lieux. Si Venise est une ville où l'on joue de la Mandoline, Palerme est une ville où les filles font tourner leurs longues robes colorées. Si à Agadir les hommes ont
les yeux verts et de longues mains fines et gracieuses, à Samarkand un foulard brodé d'or me couvre le front et tinte à mes oreilles, délicatement, comme une petite pluie de printemps... Je ne
connais aucune de ces villes, mais elles m'inspirent par leur nom. Auckland, c'est doux et puissant à la fois, c'est une forteresse indestructible où l'on se sent comme sur le sein d'une mère.
Ben non, en fait. Ce n'est pas une ville où je me verrais vivre plus de cinq jours. Et puis c'est une ville sans personnalité. Sans charme. Une ville qui pourrait être partout ailleurs dans le
monde. D'ailleurs, c'est plein de restaurants japonais. Mais ça n'arrive pas à la cheville de la petite ville de province japonaise. Et surtout, c'est assez frustrant Auckland, quand on veut
rencontrer des Néozélandais. Si j'en ai croisés, je ne les ai pas vus. Même les clodos ont l'air venus d'ailleurs. Et ils le sont probablement. C'est même pas que j'ai pas aimé, Auckland, c'est
que ça m'a laissée indifférente, à un point qui en devenait agaçant. Et du coup, par conséquent, j'aime pas. Voilà. C'est une ville en kit, parachutée dans ce pays splendide qu'est la Nouvelle
Zélande.
Donc comme vous vous en doutez, je me concentre sur mes lectures et je prépare mon départ: dernières lessives, pesées des sacs... Pour que mon linge prenne moins de place, je décide de le
repasser, pour une fois. Ca va, hein, pas de commentaires svp. Je me trouve donc dans la buanderie de l'auberge, je sifflotte en me battant contre mon jean et une planche à repasser trop petite,
quand je tombe sur une petite jeune qui bosse ici pour quelques mois, une brésilienne. On commence à discuter, elle me dit qu'elle trouve que le français est une très belle langue. Elle a
rencontré un français une fois qui a essayé de lui apprendre à dire quelques mots: "bonjou", "merci", "démalapite"... Démalapite? Et il t'a dit que ça voulait dire quoi? "Il m'a dit que le filles
disaient ça à un garçon quand elles l'aiment bien. Je reflechis deux minutes, tourne et retourne l'expression dans ma tête en essayant de l'entendre sans l'accent brésilien, ouvre de grands yeux,
deviens très probablement verte de rage et lance: Quel gros con! La brésilienne me demande ce qui ne va pas. Je prends mon courage à deux main et demande, très, très gênée. Est-ce que ce serait
pas "j'aime la bite"? Elle s'illumine, "Siii! c'est ça! Ca veut dire quoi?" Je suis consternée, les français, et puis allez, les mecs, sont vraiement des gros porcs. Vous vous souvenez tout ce
que j'ai dit sur les compagnies aériennes dans le texte précédent? Ben les mecs, tout pareil! Je lui explique, et précise: ne fais jamais confiance aux mecs français, surtout quand ils sont en
voyage. Crois-moi. Je les connais bien.
Mon avion s'envole le 20 juillet à 17h30, et j'arrive à Santiago le 20 juillet à midi. Non, il n'y a pas d'erreur. J'ai gagné un jour, c'est assez grisant! Le 20 juillet aura été la plus longue
journée de ma vie. Du coup, je dois fêter mon anniversaire un jour plus tôt, désormais? Si je fais encore quatre fois ce chemin, je pourrai fêter mon anniversaire le même jour que mon Papa! Et
une cinquième fois, le même jour que Laurent! Et si je le fais encore soixante-seize fois, je pourrai le fêter en même temps que Cath! Et j'arrête mes calculs débiles et je vous fous la paix
jusqu'au prochain continent!