Le problème de Buenos Aires, c'est à la fois tout ce que j'y aime et tout ce que j'y déteste. En fait, à Buenos Aires, je me sens un tout petit peu chez moi. Ca a pas mal de points communs avec
Paris (les connards qui te font de gentils compliments dans la rue y compris), et puis Pauline me prête son appart pendant qu'elle est en vacances en France. Justement. Je me retrouve à me sentir
chez moi quelque part qui n'est pas chez moi, à vivre dans un chez-soi qui n'est pas chez moi, et à vivre un quotidien alors que je suis censée être en voyage, bref. A Buenos Aires, je suis
déboussolée. Je trouve rapidement un cours d'espagnol, que je suivrai pendant trois semaines. Les cours d'espagnol seront de très bons moments. Un prof sympa, et pas beaucoup d'autres élèves (ce
qui limite la probabilité des casse-couilles). Et surtout, surtout, il y a un aspect de ma personnalité qui n'a jamais changé depuis ma plus tendre enfance: j'aime voir le prof s'émerveiller
devant ma rapidité de mémorisation et de compréhension. Et j'aime les bonnes notes. Et je jubile toujours autant quand on me dit que vraiment j'ai un bon accent, que ça s'entend pas beaucoup que
je suis française. Je manque de défaillir quand on refuse de croire que je n'ai jamais pris de cours d'espagnol - pardon, de castillan - auparavant, bref. Je me mets à haïr le samedi et le
dimanche parce qu'il n'y a pas cours ces jours-là. Et que je ne trouve pas de travail pour combler mes soirées et mes week ends, ce qui n'est pas facile à vivre pour une fêtarde qui essaye de se
soigner. Mon espagnol n'est pas suffisamment bon, me dit-on (pour bosser dans un bar. Vodka, c'est le même mot dans toutes les langues, non?). Ou bien un mois, c'est pas assez. Mais bande de cons
si vous cherchez quelqu'un, je vous donne un mois pour le trouver, justement, grrr. Je fulmine. Un bar qui s'appelle la cigale parvient même à m'humilier complètement. J'avais commencé les cours
depuis deux jours quand je suis allée leur demander du travail. C'est tenu par un français, mais je suis d'abord tombée sur un Argentin, en pleine journée. Je me présente, dis que je cherche du
travail que c'est mon métier en France, etc. J'ai conscience de parler comme une vache landaise, mais il me comprend. ERt je comprend à peu près ce qu'il répond. Je propose de revenir plus tard,
parce que le boss n'est pas encore là, il dit oui d'ici une heure ce sera bon, et pile à ce moment-là, le patron arrive. Je lui dis bonjour en Français, je dis sans les nommer que des amis
Français m'ont dit du bien de ce bar, que c'est mon métier etc. Comme il me regarde sans rien dire je continue de papoter, histoire de meubler, et à un moment donné sans prévenir, il regarde
l'Argentin qui m'avait accueillie et lui demande, en espagnol "elle parle espagnol?" L'argentin, du tac au tac répond "non", et ces deux fils de pute se marrent. Je réponds en espagnol que si, je
suis en train d'apprendre, et je souris pour montrer que je prends leur comportement d'enculés sur le ton de l'humour. Finalement il me dit que "ça va pas être possible", et je me casse, en
disant merci quand même (où est passée ma répartie cinglante?). A part eux, ceci dit, les gens de Buenos Aires sont en règle générale plutôt sympas, pas trop regardants sur mes
balbutiements.
Mon ami le Dingue a un beau frère, Aydin, qui a un très bon ami à Buenos Aires, Mathias. D'après Aydin, Mathias est "le mec le plus gentil du monde". J'ai du mal à y croire: tout le monde sait
que l'homme le plus gentil du monde, c'est Michel Drucker! Et pourtant... On se retrouve pour boire un thé, et en effet je tombe sur quelqu'un de super gentil! Gratuitement. Il s'empare de mon
Guia T (un petit plan de Buenos Aires avec les arrets de bus, indispensable) et me montre les endroits qu'il préfère, les endroits à éviter, etc. On boit du thé à la fraise en fumant des clopes,
tranquillou, comme si filer un coup de main et discuter de tout et de rien avec quelqu'un qu'il ne connait ni d'Eve ni d'Adam était tout naturel, chez Mathias. Plus ou moins une semaine
plus tard, il m'invite chez lui pour un asado avec des gens qui parlent français, aussi. Mais je tente un peu d'espagnol, et ça marche plutôt pas mal. J'ai l'aide des francophones quand
éventuellement je ne trouve pas mes mots. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, en général pour ne pas avoir à expliquer que je me trouve au beau milieu d'un carrefour grand comme
l'Arizona, je réponds que je suis barmaid. Mais plus ça va, plus ça m'emmerde de répondre ça, parce que plus le temps passe, plus ça me semble faux. Complètement faux. A l'asado de Mathias, ça
m'a juste valu de me faire complètement snobber par un espèce de vieux beau qui donne des cours particuliers de langues à des riches. Il cherchait quelqu'un pour apprendre le Français à une
vieille, et c'était très très bien payé. J'ai dit que ça m'intéressait, plusieurs fois, et à chaque fois il a trouvé le moyen de contourner mes grands "COUCOU! OHE! CHUI LA!". A la place il a
poussé au cul une espèce d'étudiante méprisante et pseudo baba cool pour qu'elle accepte le taf, alors qu'elle était à peine motivée, qu'elle disait ne pas avoir particulièrement besoin de fric,
et qu'elle a sans doute moins d'expériences d'enseignement du Français que moi. Oserai-je dire qu'elle l'écrit sans doute aussi moins bien? Non, pas sur ce blog où je ne relis pas mes textes et
où par conséquent les fautes pullulent. Mais oui, parce que vraiment c'est pas possible qu'une connasse pareille écrive le Français mieux que moi, ou même aussi bien que moi. La nana typique qui
voyage et qui méprise les autres: ceux qui ne voyagent pas, et les autres voyageurs. Quand j'ai dit que j'habitais chez une amie qui me prête son appart à Palermo, elle a répondu du tac au tac
"mais elle est conne ta copine!"
"- Pourquoi?
- Ben Palermo, c'est pas Buenos Aires!
- Ah bon? C'est où alors? J'étais persuadée que c'était à Buenos Aires...
- Non mais je veux dire, c'est le quartier bourge
- Ben oui. Et donc? Elle est conne parce qu'elle a choisi d'habiter le quartier bourge?
- Ben oui (elle rit d'un rire sale et dédaigneux)
- Ben non, moi je trouve pas. Pour plusieurs raisons. D'abord, son salon de thé vise une clientèle avec du fric. Elle va pas aller s'installer à Boca pour la beauté du geste. D'ailleurs tu te
plaignais toi-même tout à l'heure d'avoir les boules de rentrer toute seule le soir, à San Telmo, et tu disais que les gens ne te venaient pas en aide. Moi à Palermo, je me sens la bienvenue,
j'ai pas peur, et les gens sont toujours prêts à me filer un coup de main malgré mon castillan approximatif! Et puis bon. Ca fait quoi? Cinq mois que tu es partie de chez toi? Elle ça fait cinq
ans. Sur une longue période de temps comme ça, c'est normal que tu aies besoin d'avoir près de toi des choses qui te fassent te sentir chez toi, comme une douche avec de la pression, un peu
d'europe par-ci par-la. Et c'est con à dire, mais à Palermo, il y a plein de Français, toutes ses amies Buenosairiennes. Et ne serait-ce que parler Français, ça fait un bien fou. Moi qui ne
voyage que depuis six mois (c'était début aout), je sens déjà que ça me manque. Il n'y a vraiment que les bourges qui n'assument pas leur origine sociale pour ne pas aimer habiter les quartiers
bourges.
- Ouais mais...
- Non, non. Et de toute façon, je te permets pas de la juger comme ça. Tu la connais pas. Et je connais pas beaucoup de gens qui laissent les clés de leur appart, gratos, comme ça, quand ils vont
en vacances au bout du monde. Je suis pas certaine, que sous tes airs de tiers-mondiste tu le ferais, toi, par exemple." Et on a continué à se fritter comme ça parce que j'y suis allée un peu
fort avec mon procès d'intention et les références à ses sapes et à ses longs cheveux gras. Il n'y a vraiment que les gens qui vivent dans le luxe et la propreté pour trouver une noblesse dans le
mépris de la propreté, juste le temps d'un voyage, bien sûr. Le phénomène d'Halong s'est produit de nouveau avec cette fois le Machu Picchu:
"La Conne - Kouah? T'as pas envie d'aller au Machu Picchu? Mais pourquoiiiiiiiiii???
Mouah - Parce que j'ai envie de voir des péruviens, et parce que j'en ai ras le bol de croiser des gens comme toi."
A ce moment-là je crois qu'elle a compris que je l'aimais pas, parce qu'elle a définitivement arrêté de me parler, et qu'elle s'est mise à ne plus parler qu'en espagnol (qu'elle parle bien, il
faut lui reconnaître, la pute). Qu'à cela ne tienne. Ca m'a permis de faire connaissance avec une Amélie, qui m'avait soutenue sur la discussion au sujet de Palermo. Une jeune fille très
discrète, qui n'est pas là, comme l'autre conne et ô combien de voyageurs, à vouloir en foutre plein la vue à tout le monde. Quand je la connaitrai un peu mieux, j'apprendrai qu'elle est une
héroïne des temps modernes. Vraiment. A côté d'elle, je n'ai jamais eu le moindre problème. Mais cela ne vous regarde pas. Amélie, c'est exactement le genre de rencontre qui devrait arriver plus
souvent. Qui parait insignifiante dans un premier temps, mais qui, sans vraiment de raison évidente, se prolonge jusqu'à devenir de l'amitié. Et à la fin de l'asado (ah oui, c'est un barbecue),
on a tous applaudi Mathias, parce que la viandasse, elle déchirait.
Mais Buenos Aires, c'est aussi et surtout mes cours d'espagnol! Et après mes cours d'espagnol, les comptes rendus à Cath et Chris, de la façon dont j'avais tapé sur l'Allemand ou le Suisse
Allemand. L'allemand était particulièrement détestable, mais j'ai fait en sorte qu'il ne reste pas longtemps. Vous pouvez donc vous attendre à lire très bientôt la suite du best-seller "les
anglais sont des cons". Le titre sera "les germanophones sont des cons", parce que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Ce sera un texte court, un peu moissonneuse-batteuse,
truffé de délicieux clichés et de leur confirmation par ma propre expérience. Et après ne vous en faites pas, on repartira en voyage.
Ceci dit, c'est vrai qu'on rigolait bien. Pour Carlos Valderama, je vais faire de mon mieux.