Le titre et pluriel parce qu'il ne faut pas faire de jaloux. Pour Saint Exupéry, c'est Punta Arena, au Chili (cf Terre des Hommes). Mais à l'époque (les années trente), peut-être que
Puerto Williams n'existait pas... A l'heure qu'il est, les Argentins scandent que c'est Ushuaïa, où j'ai passé quelques jours, et les Chiliens hurlent que c'est Puerto Williams. Purement
géographiquement, les Chiliens ont raison. Ceci dit, j'ai vu Puerto Williams du bateau (je vous raconterai), ça a plus l'air d'un lotissement moche que d'une ville...
Tout ça pour dire que je suis très contente d'avoir choisi Ushuaïa aux dépens de Puerto Williams. Ushuaïa est un joli bordel qui se jette dans la mer, ou plutôt dans le Canal de Beagle (qu'il est
con ce Plutôt!) Un ville très très raide, qui s'est construite en suivant un tracé de rues assez régulier, mais pour le reste, de façon totalement anarchique: aucune cohérence dans le paysage
urbain, dans les matériaux utilisés, des fils électriques dans tous les sens, un bitume déposé au petit bonheur la chance... Bref, du charme de l'ordre du déglingué, et de l'urbanisation à
outrance. Je ne serais pas étonnée qu'un de ces quatre on annonce un glissement de terrain à Ushuaïa...
Le problème d'Ushuaïa, c'est que c'est une ville à visiter l'hiver (comme tous les pays froids, à mon sens), mais que l'hiver, il y a pas mal d'Argentins qui viennent skier. Et le problème de
l'Argentine, c'est définitivement les Argentins! Je me retrouve donc dans une auberge de jeunesse pour les amoureux de la glisse, baptisée du nom fleuri de "Freestyle backpackers"... Un nom qui
fait rêver, n'est-ce pas? Le Lonely Planet m'avait promis un petit déjeuner inclus, et je n'ai pas été déçue! Le meilleur petit déj d'auberge que j'ai mangé jusqu'alors: du chocolat chaud ET du
thé ET du café ET du jus d'orange. On peut prendre de tout et tout est à volonté: les petites viennoiseries, le pain, les confitures, le beurre, les croissants, la confiture de lait (dulce de
leche)... et les frosties. Ca fait de belles économies: en se réveillant suffisamment tard, ça permet de sauter le déjeuner sans même y penser. Et je m'arrange pour toujours me lever vers dix
heures pour éviter de croiser les trois mecs de mon dortoir. Mon dernier soir, l'inévitable se produit: je tombe sur mon voisin du dessus (c'est-à-dire le mec qui dort dans le lit au dessus du
mien), il engage la conversation, d'où je viens, tout ça tout ça. Il me pose quelques questions sur la France et sur mon voyage. A un moment donné il me demande comment sont les baisers en
France. Je lui fais répéter plusieurs fois, pas certaine d'avoir bien compris, mais il s'agit bien de ça. A ce moment-là, je précise, je suis dans mon pyjama bleu, avec rien en dessous, et je
suis en train de faire mon sac. Alors je décide de faire l'oeuf: "ben ça dépend des régions: dans certaines régions, pour se dire bonjour, on se fait un seul bisous (région de Poitiers par
exemple), dans les milieux plutôt friqués, il arrive qu'on s'en fasse quatre, mais la plupart du temps c'est trois. A Paris, en règle générale, c'est deux." Il a l'air un peu déçu par ma réponse,
alors il insiste et me demande si j'ai déjà essayé le baiser argentin. Je réponds oui, j'ai déjà fait la bise à des Argentins pour leur dire bonjour. Toujours pas satisfait, il y va franco,
demande si j'ai essayé le vrai baiser. Alors je change complètement d'expression, je prends mon air dédaigneux et méchant, et je réponds que je voyage pas pour ça, je suis pas comme ça, s'il a
envie de se taper de la blonde, il a toutes les anglaises à dispo, moi j'ai juste envie qu'on me foute la paix." Tout ça sans m'énerver ni élever la voix, pour surtout éviter qu'il me trouve
"charmante quand je m'énerve". Parce que vous savez que ce n'est pas le cas: quand je m'énerve, pour de vrai, je frappe. Fort. Pas très content de ma réponse, il sort de la chambre. Il est sans
doute allé réfléchir à sa prochaine attaque qui s'avérera, vous allez voir, vraiment très ingénieuse. Il revient cinq minutes plus tard, je suis dans mon lit en train de lire Terry Pratchett
(dans ces cas là faut pas m'emmerder), il se penche au-dessus de moi pour être certain que je ne puisse pas l'ignorer, et me dit que je ne veux pas essayer le baiser Argentin parce que j'ai peur
de le préférer au baiser Français. Je décide de me lâcher un peu, et je dis que les Argentins, c'est les mecs les plus cons que j'ai rencontrés, dans mon long voyage, et de loin, et que pour rien
au monde je n'essayerai leurs baisers, jamais je ne tomberai aussi bas. Ce serait sale. Il rit comme un con et lance alors sa dernière attaque. Gestes à l'appui, il me montre comment les
Argentins se font la bise: un sur la joue droite, un sur la joue gauche, un sur la bouche. "Un, Dos, Tres", dit-il en accompagnant le geste de son index sur son visage. Et il m'explique ça en
plusieurs fois, à peu près quinze fois il fait ce geste et pose son index sur ses lèvres, et une terrible envie de lui envoyer mon talon dans les couilles me prend, parce qu'il est juste
au-dessus de moi et qu'il ne me laisse pas respirer. Alors je lui dis, "ouais, ça m'étonne pas. Toujours été persuadée que ton père t'embrassait sur la bouche pour te dire bonjour. Es escrito en
tu cara! Now, fuck off!" (il ne parlait pas anglais, mais c'est international, tout le monde comprend). Il dit, choqué, non, c'est que avec les filles. Je réponds que si les Argentines font la
bise comme ça c'est leur problème, mais moi je suis pas une pute. Je suis un peu allée loin, mais il aura fallu ça pour qu'il me foute la paix. J'apprendrai plus tard que les Argentines disent
systématiquement non aux mecs de prime abord, pour dire oui après, et que c'est pour ça qu'ils sont si insistants. Quelles connes! Quel pays de cons. Ce sont en tous cas les pensées qui
m'habitaient quand je suis partie d'Argentine, soulagée. Enfin!
Je dois reconnaître que j'ai bien aimé Ushuaïa. J'ai fait un tour en bateau jusqu'au "Faro del fin del mundo", le phare du bout du monde, et vraiment, je m'y sentais, au bout du monde, surtout
quand le mec a dit dans le micro: "là, de l'autre côté, c'est L'Antarctique. On a vu des phoques, des cormorans, et un instant je me suis sentie très conne, face à ces phoques: ils passent leur
vie entière sur ce bout de caillou du Canal de Beagle, et ils s'en foutent. Ils s'en foutent d'avoir un ascenseur. Ils s'en foutent de la météo. Ils s'en foutent de publier un recueil de
nouvelles sur le Myanmar... Je peux pas dire que je les envie. C'est simplement une réflexion que je me suis faite à les regarder tous, là, comme des cons, les jeunes cons qui se chamaillent par
principe et les vieux cons qui font la loi, sur le bout de caillou. C'est pas si différent finalement. Je décide aussi d'aller faire une grande ballade à cheval dans les montagnes autour. Ce sera
un moment fabuleux. Généralement près de l'océan, il n'y a pas beaucoup de neige, pas vrai? Ben là, à Ushuaïa, c'est une espèce de baie formée par des montagnes! Blanches. Pleines de neige. La
neige et la mer. Il fait suffisamment froid pour que la neige tienne malgré l'océan. Ca donne des paysages fabuleux. Je n'ai pas énormément de belles photos parce que le cheval, ça bouge, mais
vous verrez. Il y en a deux ou trois qui ont tout simplement l'air truquées. J'ai aussi fait de très jolies photos à Puerto Natales, une jolie petite ville tranquille de l'extrême sud. C'est là
que les touristes qui ont du blé à claquer prennent le bateau qui remonte jusqu'à Puerto Montt. Moi je décide de prendre le bus, de toute façon je n'ai pas vraiment le choix: ni les moyens (c'est
con j'aime bien le bateau, et c'est bon de faire la touriste de temps à autre), ni le temps d'attendre le prochain départ (dans huit jours). Seulement, le bus à cette saison c'est un peu
rock'n'roll. Il n'y a pas de bus qui part de Puerto Natales vers le nord, il aurai fallu retourner à Punta Arena (où j'avais pas voulu m'arrêter parce que j'avais trouvé ça moche,
carré, gris, pas accueillant) et j'avais pas envie, donc. Il a donc fallu que je prenne un bus aux aurores, qui m'a lâché en plein milieu de nulle part. Le lieu-dit était censé s'appeler
Chorillo Las Latas, mais apparemment, ce lieu-dit, c'est juste un abribus. Et là, j'ai attendu le bus pour Puerto Montt. Une demi heure. Avec moi, une Chilienne de 19 ans, Jessica, morte de
trouille parce que c'est la première fois qu'elle voyage seule, me dit-elle. Ca me fait tout drôle d'être plus à l'aise qu'elle, dans son propre pays. C'est très très bizarre. Le trajet en bus se
passe bien: trente six heures à côté d'une vieille dame obèse qui sentait pas bon, des paysages splendides traversés, des lacs et des forêts, et j'arrive à Puerto Montt, même pas au milieu du
Chili. Encore dans la partie sud. Je découvre une ville sans grand intérêt, à part être le carrefour pour visiter tous les jolis coins alentours. J'avais prévu plusieurs destinations dans le
région, mais il fait un vrai temps de chiotte, de la pluie du genre qui dure un mois. Et ça fait un bout de temps que je suis sous la pluie, ça commence à bien faire. Je décide de remonter sur
Santiago, où je retrouve mon Wee (vraiment très très wee) Free Man, et où je grimpe dans un bus pour Valparaiso. Dans le prochain texte, ma vie changera.