Dimanche 28 septembre 2008 7 28 /09 /Sep /2008 23:41

Le bus qui m'emmène à San Pedro de Atacama fait une longue escale à Calama. Là, plein de chiens errants. Je pense à la Néerlandaise et vais m'asseoir sur un banc. Bientôt, un chien de taille moyenne, tout noir et plein de poils crêpu vient me voir et pose une patte sur ma pompe. Je lui gratouille l'oreille et il a l'air content. Et à chaque fois que j'arrête il me redemande des câlins. Je me dis que ce chien doit avoir la dalle. Je lui tend un petit cookie, qu'il refuse! Je me dis que je suis tombée sur LE chien qui vit d'amour et d'eau fraîche! Un cocker à l'arbre généalogique compliqué vient pour chourer le biscuit, et je m'en vais lui donner de bon coeur, et là le chien intègre et droit se rue sur lui, lui saute à la gorge, et le cocker hurle son effroi et s'en va en courant, comme il peut. Le chien revient vers moi, apparemment je lui appartiens, désormais! Et apparemment c'est le chef, parce que personne ne vient l'emmerder pour voler le gâteau que j'ai posé sur le banc. Je ris intérieurement et je pense au chef de meute des chiens affranchis dans "Le Guet des Orfèvres", qui est un petit caniche blanc avec les yeux rouges. Le chien-chien à sa mèmère qui en réalité est une terreur.

Je grimpe dans le bus et me voilà à discuter avec une Brésilienne, Luciana. En général, à l'arrivée des bus, il y a un contrat tacite entre les voyageurs qui ont discuté ensemble. Avec Luciana, point de contrat. On dormira dans la même auberge, apparemment. On prendra même une chambre double, parce que ça revient à moins cher. Je vais être honnête, je suis bien tombée: Luciana n'est pas chiante, et me laisse régulièrement toute seule quand elle sent que trop de compagnie tue la compagnie. On fera plusieurs tours ensemble: la visite des lagunes d'altitude, une balade de quatre heures à cheval dans une oasis en plein milieu du désert d'Atacama, Et le grand trip de trois jours entre San Pedro et Uyuni, en Bolivie. On alterne entre l'anglais et l'espagnol, l'une comme l'autre nous parlons mieux anglais mais voulons faire l'effort de parler espagnol. A la fin, on ne fait plus vraiment attention et on mélange les langues au hasard. Ça donne des conversations comme "What time do you pienses que we should regresar a l'hospedaje?" "no sé... no pienso que hay que volver a una hour in particular!" "Pero last night the main gate was cerrada, a las doze, mas o menos..." etc.

La balade a cheval a fait très mal au cul. Le guide m'a autorisée à faire un peu de galop, le temps qu'il gardait mon sac à dos. Le grand galop, sur un cheval d'une taille relativement normale, c'est très impressionnant! Mais je tenais bon, aucun problème. Le guide a essayé de m'apprendre le galop du rodeo, en gros, un galop oû l'on reste assis, mais rien à faire, je n'y arrive pas! Au premier coup de sabot je me remets debout, plus ou moins. Le guide me raconte qu'il est allé en France, qu'il a pris cinq kilos tellement il a aimé la bouffe, et que l'endroit qu'il a préféré, c'est la Normandie, surtout le Mont Saint Michel (comme au Japon, vous vous souvenez?). Alors je dis oui oui bien sûr aucun doute là dessus, le Mont Saint Michel c'est en Normandie! Et Honfleur. Il a bien aimé l'Auvergne aussi. C'est franchement pas courant de rencontrer des étrangers qui ont vu de la France autre chose que Paris, je trouve. Il nous montre des coins où l'on utilise encore le système d'irrigation des Incas. En fait je crois qu j'aime bien le Chili. Beaucoup plus que l'Argentine en tous cas. C'est tout de même un peu plus dépaysant. Et d'un point de vue purement géographique, je trouve que les contours du Chili sont autrement plus sexys. C'est toujours un peu con de comparer, mais enfin ce sont les deux seuls pays que j'ai vus du continent jusqu'alors, donc c'est pour le moment le seul moyen que j'ai de me faire une opinion. Retour a la "ville" avec les jambes en arc de cercle et le cul dur comme du bois. Je me fais la réflexion que San Pedro de Atacama est la Luang Prabang de l'Amérique du Sud. Ça pourrait être l'endroit le plus joli du Chili, avec le plus de caractère (Valparaiso est définitivement hors concours). Une ville en plein milieu de nulle part, tout de même... Mais c'est complètement gâché par les touristes pleins comme des barriques (ou pas). Et tout est dédié au tourisme: dans la ville, on ne trouve que des magasins de souvenirs, des poteries, des fringues en alpaga, des restaus pour backpackers, des auberges de jeunesse, des petites épiceries où l'on vend des trucs que personne d'autre que les touristes n'utilisent (pelliculues photo, piles, lingettes...). Il y a même des touristes allemands, evidemment, qui se sont aspergés d'insecticide à la citronnelle en plein milieu du restau où on a mangé le deuxième soir. Un restau non fumeur. Ça fait tilter personne? Non? Peut-être que plutôt que de faire des lois anti fumeurs on devrait éduquer les gens... Enfin moi j'dis ça, j'dis rien... Et puis c'est à peu près la même taille que Luang Prabang, et le même principe: quelques rues, une architecture typique, et des revenus dus au tourisme, à cent pourcent ou presque. Simplement, je n'y ai pas rencontré la Phonesvan locale!

Mais le guide du tour vers les lagunes s'est montré vraiment sympa. Xavier. Quand il a fait l'appel, on était tous dans le minibus, il a appelé "A-ou-dé". J'ai dit en riant que c'était moi mais que ça se prononçait "Aude". Il a répondu que peut-être, mais qu'il ne parle pas français, qu'il parle castillan et en castillan ça se prononce a-ou-dé. Alors je lui très posément que je comprends, aucun problème, et comme de la même façon je ne sais parler que le Français, je vais l'appeler gzabié tout le long du parcours. Il m'a regardée, a eu un petit sourire en coin, a essayé de prononcer mon nom une ou deux fois sans succès et passera le reste du voyage à m'appeler "amiga", ce qui me convient parfaitement. Comme j'ai des grandes jambes, il m'a assise à l'avant, à côté de lui. Alors j'ai un point de vue parfait pour faire des photos à partir de la voiture. Un espagnol - avec un appareil photo tellement gros qu'on en vient à se demander s'il n'a pas quelque chose à compenser - me jalouse la place, essaye de me la piquer après un arrêt dans une clairière mais sans que je ne dise rien Xavier intervient et dit qu'à l'avant c'est son amiga et personne d'autre, parce que c'est la plus grande. Et il a bien raison! Pour une fois qu'il y a une justice pour les grands, je bénis Xavier. On discute souvent. Apparemment il trouve que je lui pose les bonnes questions, parce qu'à chaque fois que je demande quelque chose, il arrête le musique le temps de sa réponse pour que tout le monde entende. Quand à son tour il pose des colles (genre, c'est quoi les tropiques, au juste?) et que personne ne répond, il me pointe du doigt, persuadé que je sais la réponse mais que je n'ose pas prendre la parole à cause de mon castillan bof bof. "amiga, sabes?"

A un moment donné, la route fait un effet d'optique. Je vais essayer de l'expliquer simplement. La route monte de façon très raide, et les courbes du sol sont très irrégulières, courbes, justement. Alors quand à un moment donné la route devient beaucoup moins abrupte, l'oeil a l'impression qu'elle descend. Xavier arrête la voiture en haut de cette côte (et nous avons tous l'impression d'être en bas d'une descente en fait, vous me suivez?) Il lâche tous les freins et laisse la voiture aller dans le sens qu'elle veut, et oh miracle! Elle remonte la pente qu'on vient de descendre (en réalité, elle descend juste la côte bien moins abrupte que les autres que l'on vient de grimper!). Xavier nous demande notre avis sur la question: force électro magnétique? vents violents? effet d'optique? Je sors un niveau et le pose sur la route et j'ai ma réponse, c'est bien un effet d'optique. Xavier rit aux éclats! C'est un niveau? Qu'est-ce que tu fabriques avec un niveau? Je hausse les épaules en souriant, incapable de dire en espagnol que de toute façon c'était inclus sur la boussole, parce que je ne sais pas dire boussole. Alors il me demande ce que j'étudie. Je réponds que je n'étudie rien, que je ne suis pas étudiante. Il insiste, "mais alors c'est quoi ton métier". Mon coeur hurle, mais il faut bien se rendre à l'évidence, à l'heure qu'il est, ce qui ressemble le plus à mon métier, c'est barmaid. J'ai de plus en plus l'impression de mentir, tout simplement, quand je réponds ça, mais enfin c'est bien plus proche de la vérité que quoi que ce soit d'autre. Alors je réponds "barmaid". Il soupire, regarde droit devant lui, et me dit très sérieusement, sur le même ton que l'aurait dit mon père "C'est du gâchis, amiga. Tu vaux beaucoup mieux". Gloups. Une grosse boule se forme dans ma gorge et les larmes me montent aux yeux, et je n'ai rien à répondre. C'est pas tous les jours qu'on me dit que je vaux mieux que ça. C'est pas tous les jours qu'on le pense, non plus. Pour être honnête je ne crois pas qu'on me l'ait déjà dit, en dehors de ma famille (et encore). Je visualise un instant l'étendue des gens qui me connaissent et qui n'ont jamais eu le début de l'impression que je valais mieux que ça. Je visualise un instant la quantité de mecs avec qui j'ai baisé et qui n'avaient aucune idée que c'était moi, moi, moi, et pas juste la barmaid du Bateau Ivre, qu'ils avaient dans leur lit. (Hein, bande de connards?) Je m'en fous si ça semble prétentieux. Après toutes ces années d'échecs sur à peu près tous les plans, après toutes ces années de non-estime de soi, ça fait du bien de s'entendre dire par un inconnu, à défaut des amis, que je vaux mieux que ça.

Au désert de sel (pas celui d'Uyuni, hein, celui de San Pedro, au Chili), Xavier nous dit "regardez bien, regardez bien, imprimez ça dans votre esprit, ça servira pour plus tard". Puis on va visiter deux lacs salés, à 4900 mètres d'altitude, si je me souviens bien (je suis très légèrement ivre, à cette hauteur, et sans alcool). Les deux ont les contours tout blancs. Ça signifie, nous explique Xavier, que dans quelque temps ces lacs seront eux aussi de petits déserts de sel, ça a déjà commencé. C'est le réchauffement de la planète, tout simplement, comme d'habitude! Le processus de désertification n'a jamais éte aussi rapide, nous explique le guide! Je m'en veux un peu, je suis, après tout, du côté des coupables, non? Quatre-mille neuf-cents mètres... J'essaye de m'imaginer au bord d'un précipice avec la mer en bas, mais je n'y arrive pas. Presque à cinq kilomètres au dessus de la mer... Je vous jure que ça fait tout drôle. Surtout que j'ai toujours imaginé qu'à de telles hauteurs, on est forcément dans des paysages de l'enfer hivernal, avec pas de vie, des tourbillons de neige, un ciel de béton, et éventuellement quelques sapins centenaires et noirs... Là, des collines, quelques montagnes autour, dont le Lincancabur, LE volcan vénéré par les Incas (il fallait que je le mentionne, rien que pour le nom!), mais pas des masses de neiges éternelles (tiens donc!), du ciel bleu (et pourtant, dans l'hemisphère Sud, c'est plutôt l'hiver) et plein d'animaux: des oiseaux, des renards... D'ailleurs, l'espagnol qui voulait faire de jolies photos du renard, plutôt que d'utiliser son zoom (suggestif), a filé à bouffer au renard pour qu'il s'approche. Le con! On ne nourrit pas les animaux sauvages, non? Xavier est au bord de la crise d'épilespie...

Pour finir, il nous emmène sur un chemin tracé par les Incas. En fait, cet empire immense était relié par la bien connue "route des Incas", "Inca Trail" pour les anglophones. Mais à en croire la mode et les guides de voyage, c'est en fait un chemin de backpackers et ça n'a jamais existé qu'au Pérou, et d'ailleurs tout le monde va au Pérou pour ça. Ou pour le Machu Picchu. Mon ami l'éminent sociologue Franck P. me racontait très récemment qu'il avait vu comment ça se passait: les touristes débarquent avec leurs chaussures antitranspirantes ultra ergonomiques en gore-tex et leurs vêtements de sports designés spécialement pour ça, et font la grande randonnée de l'Inca Trail en quelques jours. Derrière eux, les Péruviens employés par les compagnies de tourisme portent les sacs des voyageurs, en tongs et en t-shirt, et font exactement le même chemin. Non. La route des Incas s'étendait dans tout l'empire. On raconte que les messagers devaient être capables de courir quarante kilomètres sans s'arrêter (cent tours de stade) et de le faire plusieurs fois par jour... Bref, nous sommes donc sur la partie chilienne de cette route, mais pas à n'importe quel endroit: très exactement sur la ligne du tropique du Capricorne. Xavier se met très exactement à cet endroit et dit "le 21 (ou 22?) décembre à cet endroit-là, à midi, je ne produis pas d'ombre. Alors les uns et les autres vont se faire photographier à cet endroit-là. Ça me rappelle "le centre du monde" à Beijing!

Au retour, je suis plutôt silencieuse. L'altitude m'a fatiguée, et la réflexion de Xavier me fait cogiter. Pour la première fois depuis le Laos je sors mon journal et je ressens le besoin d'écrire pour moi. J'ai hâte de me retrouver à La Paz pour retranscrire ma troisième nouvelle sous Word, et j'ai hâte de rentrer en France pour peaufiner tout ça! Je décide qu'il est temps de prendre mon billet de retour. New York-Paris, au moment de Noel, si l'on réserve au mois de septembre, donc, c'est 500 euros... Je fouille dans les capitales européennes un peu moins sexy, et je tombe sur Belfast. 163 euros, New York-Belfast! Et puis hop, un petit easyjet à 30 euros, emballé c'est pesé, l'ère des économies a commencé. Et cette nuit-là, je rêve de la BNF.

Par Aude
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