Marrant, non, comme titre, dans un blog dont l'auteur a l'air d'en vouloir au monde entier?
Je suis très contente d'avoir bossé dans des bars pour gagner ma croûte. Maintenant, je sais que je ne veux pas en faire ma vie. Et maintenant, je sais qu'il est hors de question que mes
enfants/neveux/nièces/amis fassent la même chose. Un jour j'expliquerai pourquoi, mais pas maintenant, ça prendrai trop de temps. Reformulation: un jour, si on veut bien de moi chez un éditeur,
j'écrirai un bouquin pour expliquer pourquoi. J'expliquerai aussi qu'on ne se dit jamais à soi-même "je vaux mieux que ça". Ce n'est pas une assertion à laquelle on croit tant qu'on ne se
l'est pas entendue dire. Voilà pour ceux qui voyaient dans mon dernier texte un jugement dédaigneux de ma part envers le métier de barmaid.
Le lendemain du grand tour dans le désert d'Atacama, où notre guide, j'ai oublié de le dire, était un véritable puits de science, l'altitude me fait mal. Je me suis couchée à dix-neuf heures et
j'ai dormi comme une pierre, avec la tête qui tourne. Je décide donc de laisser Luciana aller toute seule au tour que l'on avait réservé pour le lendemain et de passer la journée à me reposer. Je
cherche une cantine locale pour essayer de trouver des plats du coin et me sortir enfin de la sempiternelle pizzeria, qui pullule dans les villes et villages à backpackers au point
d'éradiquer tout autre type de restaurant et d'asseoir définitivement la pizza comme nourriture par excellence. Je ne trouve rien qui ressemble à ce que je cherche. Dans aucun restau je ne vois
manger quelqu'un qui a l'air d'ici. A croire que les gens de San Pedro de Atacama mangent chez eux tout le temps. Je me rabats sur un restau excentré qui fait un menu du midi pas cher du tout. Et
en entrée: une salade!!! Wahou!!! Avec des avocats, et d'autres légumes non identifiés mais bons! La serveuse m'enlève mon assiette pour m'amener un plat de spaghettis à la
bolognese (burp). Et pour une obscure raison, elle allume sa chaîne hi-fi et monte le volume. Dans toutes les gringocities du monde (les villes à backpackers), c'est pareil: des restaus à
pizza avec musique à fond, et même les cafés ouverts l'après midi se sentent obligés de donner dans le décibel, peu importe la qualité de la musique qui passe. En plus du Bob Marley, de la
musique de drogué, d'apathique, exactement ce qu'il ne me fallait pas! Comme je suis la seule cliente et que la serveuse a l'air de s'ennuyer, je demande si elle n'a pas autre chose comme
musique, un truc un peu moins lent. Elle a l'air content que je réclame autre chose, peut-être que son patron l'oblige à passer du Bob Marley, certain que ça plaira à tous ces voyageurs fumeurs
de joints.
Et là, elle double clique sur Barry White. Je n'ose pas lui demander de changer une deuxième fois. Je dis merci et je souris. Mais s'il y a un "musicien" qui vraiment me rend malade, c'est Barry
White. Même James Blunt ne m'énerve pas autant. Ou plutôt c'est différent. James Blunt me donne envie de tout casser. Barry White me donne envie de tout casser ET de vomir. Vraiment, c'est pas
des blagues. Je me dis que ça va aller, que je finis mes spaghetti et que je me casse. Mais son espèce de voix monocorde immonde, dans laquelle on entend la résonnance de son double
menton, son espèce de voix comme un le cri sourd d'une vache constipée, me fait me sentir mal. Je me souviens aussi que des statistiques disent que c'est en écoutant Barry
White plus que toute autre musique que les gens baisent, et ça finit de me donner la nausée, pour de vrai. Ah! Et puis ses paroles de merde! De Merde! Comment des gens sensés, qui écoutent des
musiciens de talent comme Maceo Parker peuvent-ils trouver le moindre plaisir à écouter cette merde auditive? Il reste à peu près les trois quarts de mon assiette de spaghetti quand je demande
l'addition, et je sens déjà une goutte de sueur glaciale me couler dans le dos, et j'ai les paumes humides. Je fais un grand sourire à la jeune fille pour surtout qu'elle ne se sente pas
coupable, je dis que je n'ai plus faim, et je m'en vais. Je marche jusqu'au prochain croisement et vite je tourne dans une autre rue pour enfin ne plus entendre la complainte de ce bisounours du
rhythm'n'blues.
Luciana revient ravie de son tour, mais elle a eu très froid, dit-elle. Moi, je me suis reposée, j'ai glandé et lu au soleil. Parfois pour se sentir en vacances il faut prendre le parti des
fainéants. Katia, une amie de Luciana, nous rejoint pour dîner. Luciana est gentille, mais elle ne jure que par son pays. Je veux bien la croire, qu'elle a les plus belles plages du monde.
Eventuellement, je conçois qu'elle trouve que les filles de son pays sont les plus belles du monde, ça ne me dérange pas. Je ne me sens absolument pas en concurrence à ce niveau-là. Mais quand
elle dit que Sao Paulo est la capitale culinaire du monde, je ne peux pas m'empêcher de ticquer (tiquer?) un peu... "Pardon? Sao Paulo, hein? Ben oui, évidemment, c'est bien connu." Là elle
s'attaque à ma fierté nationale. S'il y a une chose que l'on fait bien en France, c'est la bouffe. On est plein de défauts, et j'attends avec impatience le moment d'écrire le troisième volet de
ma saga sur les cons, mais pour la mangeaille, personne ne nous arrive à la cheville. Je sais, j'ai essayé. Et puis merde, ça se saurait, non? Le problème, c'est que ce qui m'était apparu comme
un amour de son pays charmant et bon-enfant m'apparaît désormais comme un genre de nationalisme dégoulinant de mauvaise foi. Et le pire, c'est qu'elle argumente. À la fin, comme elles sont deux
contre moi, je préfère ne pas m'énerver, donc je renonce et dis que j'ai hâte de voir ça.
Le lendemain, nous voilà avec plein de gens pour un voyage de trois jours jusqu'à la ville d'Uyuni, en Bolivie. Deux jeep. Dans la notre, le conducteur, Saturnino, Luciana, donc, et deux
Américains: Matt et Kyle. Dans l'autre jeep, l'autre conducteur, dont j'ignore le prénom, deux irlandais (Andy et David), un Français, Alex, et un couple de néerlandais, Myriam et Martin. Les
paysages que nous voyons sont fabuleux. Venus d'ailleurs. Une lagune blanche, une lagune verte, et une lagune rose, qu'ils appellent la laguna colorada, qui doit sa couleur à des algues, nous dit
Saturnino. Sur ces lagunes, des flamants roses. Entre ces lagunes, des lamas. A un moment donné, dans le ciel, je vois tournoyer un oiseau immense. Je demande si c'est un condor, "non", répond
Saturnino, "les condors, on les voit en Janvier et en Février. Là ce doit être un aigle". Je mettrai les images en ligne bientôt. Le soir, nous voilà dans un petit village de Bolivie. A peine de
l'eau courante et trois, quatre rues tout au plus. Les maisons sont en torchis et en pierre. A côté de l'auberge, un terrain vague avec des poteaux de foot sans filet, on joue quelques instants
avec les Irlandais. Mais avec l'altitude, au bout de dix minutes, on est complètement épuisés. Je fais ensuite quelques passes avec le petit garçon de l'auberge, on fait un concours de jonglages
et évidemment il gagne! Je vais me balader dans les rues au coucher du soleil, et un enfant me demande un caramel. Je réponds que je n'en ai pas. Une petite épicerie est encore ouverte. J'achète
une grosse poignée de caramels, au cas où je croiserais d'autres enfants. J'arrive dans une autre rue où des gens avec une dizaine d'enfants bloquent le passage. Quand ils me voient, ils se
donnent des coups de coude et se poussent du passage, en me regardant comme si j'étais quelqu'un d'important, et ça me fiche la honte, si vous saviez! Alors je regarde les enfants et je demande
s'ils veulent des caramels. Ils disent tous oui et tendent leurs petites mains sales. Une fois qu'ils ont leur caramel, ils vont chercher d'autres enfants pour que je leur en donne à eux aussi.
Ils sont tous un peu sales, ils ont tous l'air un peu chétifs, ils ont tous le nez qui coule ou qui a coulé. Je me sens un peu comme un Père Noël, mais complètement impuissant. A la fin, ils
ont l'air content, et les adultes rient, ravis sans doute de voir tous les gosses du village contents et excités comme des puces. Le papier doré des caramels en ajoute au bruit de fond des rires,
je suis à deux doigts d'écrire que le Seigneur était parmi nous. Rimbaud, en tous cas: "En quelque songe étrange où l'on voyait joujous, Bonbons habillés d'or, Etincellants bijoux [...]
Tourbillonner et danser une danse sonore, puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore..." A la fin, il ne me reste que deux caramels. Je vais les donner aux enfants de l'auberge de
jeunesse. Il fait froid dans les chambres, je suis contente d'avoir mon sac de couchage.
Le lendemain, nous visitons la vallée des pierres. Au milieu d'un paysage complètement désertique, des pierres ont poussé, comme par magie (en fait elles auraient aterri là lors d'éruptions
volcaniques, mais les volcans sont loin, loin, loin!). On s'amuse un peu tous à les escalader. J'en trouve une avec un abri, et à l'intérieur deux pierres plates, comme une table et une chaise.
Je repère aussi une énorme formation qui ressemble à s'y méprendre à une sculpture de Giacometti (un visage). La journée se passe bien. Les Américains commencent à m'agacer, parce qu'à chaque
fois que l'on voit quelque chose d'impressionnant, ils disent "whéon!" (wahou avec l'accent américain). Et le Français est venu squatter notre voiture, on ne sait pas trop pourquoi. Je me rendrai
bientôt compte que ça fait rire un peu tout le monde mais personne n'ose lui demander pourquoi il a changé de voiture. On a perdu la deuxième voiture, elle ne nous suit pas derrière. Je dis a
Luciana que peut-être ils cherchent le Français, peut-être qu'il n'a pas prévenu qu'il avait changé de voiture. Luciana explose de rire et me raconte l'histoire suivante. Un prêtre brésilien
avait dit qu'il traverserait l'Atlantique en ballon. Il était parti contre les conseils de tous par un temps de chiotte, et évidemment depuis il est porté disparu. Des Brésiliens ont fait
circuler sur le net une affiche truquée de la série LOST où dans l'angle à droite dans le ciel ils ont ajouté une photo du ballon du prêtre. On imagine donc le Français, Alex, dans le ballon et
le fou rire (oui, les filles sont cruelles) nous dure un bon quart d'heure. Grosse déception, Alex avait bien prévenu qu'il changeait de voiture. C'était juste un pneu qui avait crevé. Nous
passons par un village abandonné sur une ancienne voie ferrée. Eh bien un village abandonné, c'est triste. Surtout le cimetière, avec plein de tombes particulièrement petites, abandonnées elles
aussi. Il y a encore deux ou trois maisons habitées, mais du coup, cimetière oblige, je n'ose pas demander pourquoi ils vivent encore là, au beau milieu de nulle part.
Le soir, je décide de me coucher tôt. Les Irlandais, qui n'ont pas cessé de boire depuis le début de ce voyage, ne l'entendent pas de cette oreille. David vient une première fois. Puis Andy: Puis
ils me laissent tranquille. Mais quand les deux Américains décident d'aller se coucher, les Irlandais viennent carrément dans la chambre pour squatter avec leur boutielle de Jack
Daniel's. David dit qu'Andy peut parfois perdre le contrôle, quand il a bien bu. Alex, Matt et Kyle rient bêtement à ce que dit et fait Andy, comme pour se le mettre dans la poche, comme si d'une
certaine façon ils avaient peur. Ils sont tous les trois debout, et Andy aussi, à côté de mon lit. Moi, je suis allongée, je fais semblant de dormir malgré le bruit pour qu'on me foute la paix.
Andy se met à me frapper le visage avec ses avants-bras, pour me réveiller je présume. Alex Kyle et Matt ne bougent pas d'un pouce et restent debout comme des cons avec leurs gueules de cons à
attendre de voir ce qui va se passer, les cons. Et David, assis sur un autre lit, dit à Andy de s'excuser. Mais Andy ne tient plus debout, ne sait plus vraiment ce qu'il fait. J'engueule Andy
pour qu'il se casse de la chambre, juste qu'il se casse, et Andy m'obéit, comme quoi c'était pas si compliqué, hein les mecs; et cet imbécile de David se dit que lui peut rester, et commence
à dire en Français que c'est toujours omme ça quand Andy est bourré. Je réponds en français, donc, que lui aussi il est un peu con, à l'encourager, et que lui aussi j'aimerais bien qu'il se casse
de notre chambre, merci. Et le trou du cul d'Alex qui était resté comme un con à rien faire sort aussi, enfin. Pour être honnête, j'en veux beaucoup plus à ces trois petites bites qui étaient
debout et qui n'ont rien fait pour arrêter Andy et à ce con de David qui l'encourageait, qu'à Andy lui-même, qui aurait été facile à maitriser, et qui a juste un gros problème d'alcool. Quand
enfin on éteint les lumières et que Matt ose me dire "Bien joué Aude", je lui réponds d'aller se fuck lui-même, qu'il n'ont pas bougé qu'ils ont restés là comme des cons et qu'ils ne m'ont même
pas aidée. Je m'endors fâchée. Et triste. J'en ai assez que les gens partent du principe que je n'ai pas besoin d'aide. Partent du principe que comme je suis grande et que j'ai du caractère, je
vais pouvoir me défendre toute seule. Ben oui, je peux me défendre toute seule. Mais c'est pas une raison pour ne pas m'aider. De temps en temps je rêve que je suis une petite nana avec des
petites mains et pas de muscles et un petit visage de petite fille et des yeux timides, pour qu'enfin quelqu'un prenne ma défense.
Le lendemain matin, on arrive sur le grand désert d'Uyuni, et Andy ne se souvient de rien. Tout le monde veut faire des photos de groupe, et je refuse d'y participer, et Luciana aussi, qui est
presque plus remontée que moi contre les autres. Un peu plus tard, je retrouve Andy tout seul. Alors je lui raconte brièvemet ce qui s'est passé la veille. Je lui dis que je sais exactement ce
que c'est de ne pas se souvenir des conneries qu'on a fait la veille. Et je sais exactement ce que c'est que de ne pas pouvoir se passer d'alcool, de façon quotidienne et en grande quantité.
Je n'ai pas besoin de rentrer dans les détails, il sait que je parle en connaissance de cause, parce que ça ne s'invente pas, et ce n'est une fierté pour personne. Je lui dis que j'en veux
beaucoup plus aux quatre cons qui n'ont pas bougé qu'à lui, et que lui il faut juste qu'il parvienne à résoudre son problème. Il se sent comme de la merde, et on continue de papoter pendant
quelques minutes. Comme prévu, c'est loin, loin d'être un imbécile. Ce serait juste dommage qu'il ne se souvienne pas de son voyage. Le désert d'Uyuni est immense. On voit des montagnes à
quatre-vingt kilomètres. Et le sel, sur le sol, est dur comme de la pierre. A propos de pierres, j'en trouve trois en plein milieu du désert de sel. Ça peut très bien être un camion qui les a
traînées jusque là, mais enfin je me plais à croire qu'elles sont tombées du ciel.
Nous arrivons à Uyuni des images pleins les yeux. Je suis plutôt contente de me retrouver seule. Luciana aussi apparemment. Elle ne me collera pas. On se dit au revoir, contentes de s'être
connues tout de même, et contentes toutes les deux d'être enfin débarrassée de la compagnie des petites bites. A Uyuni, les dames pipi des toilettes publiques ont une dizaine d'années. Comme
visiblement le web français n'a aucune idée de ce qui se passe en Bolivie (articles allusifs, décrivant vaguement quelques états de fait sans donner le moindre début d'explication, sur le site
du QVM y compris), je demande à mon ami l'éminent sociologue Franck P. si tout va bien à La Paz. Apparemment oui, pas de problème. Au même moment, huit Brésiliens grands comme
moi entrent dans le cyber café, et l'un d'entre eux s'asseoit devant un ordi. Il ne l'utilise pas mais le temps commence à défiler. Au bout de dix minutes ils s'en vont sans payer. Le patron
insiste, "il faut que tu payes!" Le Brésilien s'énerve, casse un carreau, le patron sort un bout de bois pour les chasser, seize mains s'emparent du bout de bois et repoussent le pauvre patron du
cyber café, tranquillement, presque en riant. J'ai envie de me lever pour aider le patron mais je n'ose pas. Et je sais déjà que je n'aurai pas l'aide des deux Américains qui sont là, eux aussi.
Alors je reste assise et j'ai honte.